Un projet de règle qui rebat les cartes
Le réseau Bitcoin est à l’aube d’un bras de fer technique et politique. Une proposition baptisée BIP‑110 veut réduire l’espace réservé aux données non financières dans les transactions. Objectif affiché : lutter contre ce que ses partisans qualifient de spam sur la chaîne, notamment les inscriptions popularisées par les Ordinals, qui permettent de stocker images et textes de façon permanente. La mesure instaurerait un plafond à 256 octets par élément de données, soit à peine de quoi loger un court paragraphe, rendant caduques les méthodes actuelles de stockage d’actifs de type NFT sur Bitcoin.
D’après le texte, cette contrainte serait appliquée pendant un an, avant de s’éteindre automatiquement. Les UTXO existants ne seraient pas rétroactivement concernés. Techniquement, le projet est attribué à un auteur sous le pseudonyme Dathon Ohm, qui crédite un premier jet à Luke Dashjr, mainteneur de Bitcoin Knots. Au‑delà des noms, la proposition réactive une question de fond : Bitcoin ne doit‑il servir qu’à transférer de la valeur, ou accepter tout type de données dès lors que les frais sont payés ?
Un vote minier atone… mais une activation possible
Sur le papier, l’activation par signalement des mineurs requiert 1 109 blocs sur 2 016 (sur environ deux semaines). Or, au 30 juin, le moniteur public ne comptabilisait que 3 blocs signalés, soit 0,73 %, et le meilleur score sur une période de deux semaines n’a atteint que 0,79 % à la mi‑juin. Depuis l’ouverture du processus en décembre 2025, le soutien n’a jamais franchi la barre de 1 %.
La subtilité, et le point de tension, tient toutefois au mode d’activation : à partir du début août, les nœuds exécutant BIP‑110 rejeteront les blocs qui n’arborent pas l’indicateur de signalement. Autrement dit, une partie du réseau pourrait appliquer la règle même sans majorité minière explicite, créant un risque de divergence si une fraction non négligeable des opérateurs s’y rallie.
Ordinals dans le viseur, utilisateurs partagés
Les développeurs associés au protocole Ordinals affirment que leur technologie survivra à BIP‑110. En pratique, la limitation à 256 octets par élément briserait le format d’inscription utilisé aujourd’hui pour ancrer des images et des messages en chaîne. Les soutiens du BIP parlent de désengorger les blocs d’un usage qu’ils jugent non monétaire ; les opposants défendent un Bitcoin accessible à tous les cas d’usage tant que les frais sont acquittés.
- Partisans : réduire le spam et réserver l’espace aux transactions de paiement.
- Opposants : préserver l’ouverture du protocole et la neutralité vis‑à‑vis des données stockées.
- Écosystème : incertitude pour les créateurs et marchés d’inscriptions si la règle s’applique unilatéralement.
Un précédent sensible pour la gouvernance de Bitcoin
Le décalage entre un soutien minier inférieur à 1 % et une activation potentielle par une partie des nœuds illustre une gouvernance décentralisée mais fragmentée. Sans préjuger de l’issue, le scénario où des logiciels différents appliquent des règles divergentes n’est pas anodin : il complique la coordination économique des acteurs (bourses, services de garde, portefeuilles) et expose les utilisateurs à des comportements de réseau hétérogènes.
Pour les investisseurs, l’enjeu est moins spéculatif que structurel : si BIP‑110 s’enclenche côté nœuds, les flux liés aux inscriptions pourraient reculer, au moins temporairement, ce qui modifierait la composition de la demande d’espace bloc. À l’inverse, l’absence d’activation large maintiendrait le statu quo, avec des frais et des usages dictés par le marché. Prudence toutefois : à ce stade, les chiffres de signalement restent très bas et toute projection au‑delà de ce constat relève de l’hypothèse.
Données clés à date
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Seuil d’activation minière | 1 109 / 2 016 blocs (~55 %) |
| Soutien au 30 juin | 3 blocs signalés (0,73 %) |
| Pic sur 2 semaines | 0,79 % (mi‑juin) |
| Fenêtre de vote | Depuis décembre 2025 |
| Plafond de données proposé | 256 octets par élément |
| Durée de la règle | 1 an (désactivation automatique) |
| Activation côté nœuds | Possible dès début août |
Ce qu’il faut surveiller
Les prochaines semaines seront déterminantes pour jauger l’ampleur réelle de l’adoption logicielle de BIP‑110. Deux signaux primeront : l’évolution du taux de signalement des mineurs et la part d’infrastructure qui choisira d’appliquer la nouvelle règle côté nœuds. En attendant, le débat remet au premier plan un fait simple : derrière le prix des actifs, Bitcoin demeure un protocole gouverné par le code et le consensus—et le consensus, lui, ne se décrète pas.