Une offensive frontale sur l’économie des créateurs
À seulement 21 ans, Zuhair Lakhani revendique un plan simple : industrialiser l’influence grâce à des avatars IA qui publient, commentent et vendent des produits à la chaîne. Sa startup, Doublespeed, soutenue par l’un des grands fonds de la Silicon Valley, propose un abonnement d’environ 450 dollars par mois pour déployer des profils synthétiques capables d’imiter des personas — d’une mère de soixante-deux ans à Phoenix à un skateur genZ à Atlanta — et d’opérer en continu sur TikTok. Le message marketing joue la provocation : l’IA ne se fatigue pas, ne dévie pas des consignes de marque et poste sans relâche.
« Nous n'avons pas cassé Internet, il est déjà cassé […] Mais maintenant nous allons le détruire complètement. »
Lakhani assume une rhétorique choc, alignée avec un slogan qui résume l’ambition de rupture de la jeune pousse :
« Ne payez plus jamais un humain. »À travers ces punchlines, il s’approprie une vieille théorie — celle de « l’internet mort », où des machines parleraient surtout à d’autres machines — et la transforme en produit prêt à l’emploi pour les départements marketing.
Le produit, sa promesse et ses limites
Doublespeed vend un pack clé en main : des comptes opèrent en tâche de fond, repèrent des signaux de tendance, interagissent, optimisent et poussent des liens commerciaux. L’objectif est d’augmenter la présence de marque sans dépendre de créateurs jugés coûteux ou imprévisibles. Le fondateur oppose ainsi la discipline des systèmes automatisés à la variabilité humaine, qu’il qualifie sur X « d’INSOUTENABLE ».
| Élément | Données clés |
|---|---|
| Offre | Influenceurs IA opérant sur TikTok : publication, commentaires, vente |
| Prix mensuel moyen | 450 $ |
| Persona | Profils synthétiques (ex. mère de 62 ans, skateur genZ) |
| Promesse | Constance, respect strict des consignes de marque |
Marques et plateformes face à un dilemme
La proposition séduit par sa prévisibilité opérationnelle et son coût affiché. Mais elle expose les marques à une question critique : la performance de court terme compense‑t‑elle le risque d’éroder la confiance des utilisateurs si les interactions proviennent d’agents synthétiques ? Les plateformes, elles, devront arbitrer entre engagement mesuré et intégrité perçue des fils d’actualité. Un afflux de comptes non humains pourrait dégrader l’expérience et déclencher des durcissements algorithmiques ou des politiques d’étiquetage obligatoire.
Régulation : où placer le curseur ?
L’essor d’avatars IA qui se font passer pour de « vrais gens » soulève aussi la question de la transparence. Lakhani revendique la capacité de ses agents à imiter des profils crédibles. Reste à savoir si les régulateurs et les plateformes exigeront des disclosures explicites, des watermarks ou des mécanismes d’authentification, afin d’éviter l’illusion d’une conversation humaine là où il n’y aurait qu’un réseau de scripts. Les lignes bougent vite : entre efficacité publicitaire et protection contre la manipulation, l’équation est loin d’être tranchée.
Un récit fondateur construit sur la rareté et l’automatisation
Le parcours du fondateur nourrit le storytelling : adolescent, il automatisait déjà l’achat de sneakers en édition limitée pour les revendre avec marge, puis a transposé ces techniques à la file d’attente du restaurant familial. La logique reste la même : capter la demande par l’algorithme, industrialiser la distribution, capitaliser sur la rareté perçue. Avec Doublespeed, cette logique est étendue au marché de l’attention : produire et pousser du contenu en continu sans dépendre d’intermédiaires humains.
Conséquences pour l’écosystème des créateurs
Si le modèle prenait de l’ampleur, il pourrait déplacer de la valeur des indépendants vers des suites logicielles, standardiser les discours de marque et augmenter la pression sur les tarifs des créateurs. À court terme, les annonceurs testeront sans doute ces agents sur des campagnes tactiques. À moyen terme, l’enjeu sera double : mesurer l’impact réel sur les ventes et éviter une saturation des flux par des contenus perçus comme artificiels, au risque de voir l’engagement chuter.
Questions clés pour les décideurs
- Retour sur investissement : le ticket d’entrée à 450 $ mensuels délivre‑t‑il mieux que des micro‑influenceurs humains ?
- Réputation : comment préserver la confiance si l’agent IA doit « se faire passer pour un vrai » ?
- Conformité : quelles obligations d’étiquetage et de traçabilité promouvoir auprès des plateformes ?
Entre provocation assumée et opportunité marché, Doublespeed force l’écosystème à répondre à une question simple : jusqu’où l’automatisation peut‑elle aller sans casser l’atout essentiel des réseaux sociaux — la relation humaine, même imparfaite ?