Un principe fondateur de Bitcoin contesté publiquement
Eli Ben‑Sasson, figure reconnue de la cryptologie et du secteur des « rollups » (PDG de StarkWare, co‑auteur de Zerocash), a relancé cette semaine une discussion qui court depuis des années : la pertinence d'une offre maximale fixe pour le Bitcoin. Son argument : une part non négligeable des clés privées sera irrémédiablement perdue au fil du temps, rendant la limite de 21 millions non seulement symbolique mais « inefficace » pour définir l'offre réellement utilisable.
Sur la base d'estimations disponibles, il rappelle que des études antérieures ont évalué les BTC irrécupérables à plusieurs millions d'unités. Partant de ce constat, il propose d'adopter une règle différente : une émission annuelle d'environ 4 %, sensée suivre grossièrement le rythme de la croissance démographique mondiale et permettre une rémunération continue des validateurs après l'arrêt programmé des récompenses minières en 2140.
Ce qui est chiffré — et ce qui relève d'hypothèse
| Indicateur | Valeur citée |
|---|---|
| BTC estimés irrécupérables (Chainalysis, 2017) | 2,78 – 3,79 millions |
| Part des BTC déjà existants | ≈ 95,5 % |
| Proposition d'émission annuelle | 4 % / an |
Ces chiffres sont utilisés pour nourrir l'argumentation, mais ils n'établissent pas une nécessité technique automatique de changer le protocole. La perte de clés est un phénomène réel documenté par des analyses on‑chain, mais son ampleur exacte dépend de plusieurs hypothèses (comptes dormants, clés de Satoshi, adresses inactives). Modifier la règle monétaire d'une crypto‑référence comme Bitcoin requiert un consensus extrêmement large et soulève des questions de sécurité, d'incitation et de confiance.
Réactions et alternatives proposées
La réponse des défenseurs de l'offre fixe a été rapide. L'idée qu'une limite stricte constitue une promesse philosophique et technique du réseau est ancrée pour nombre d'acteurs. Zooko Wilcox, co‑fondateur de Zcash, a d'ores et déjà proposé des modèles concurrents visant à préserver des plafonds tout en introduisant des mécanismes complémentaires (burns, preuves formelles) — autant d'approches qui montrent qu'il existe plusieurs voies pour traiter la question des pertes d'actifs sans bouleverser le cap monétaire.
- Argument en faveur du changement : compenser la disparition progressive d'adresses actives et maintenir une rémunération pour la sécurité du réseau.
- Argument contre : toucher à l'émission remettrait en cause la promesse d'imprévisibilité et de prédictibilité qui fonde la valeur refuge perçue de Bitcoin.
- Solution intermédiaire : mécanismes cryptographiques (burn, protocoles layer‑2, financements alternatifs) pour soutenir la sécurité sans modifier la cap table.
« Limiter le nombre de Bitcoin à 21 millions n'a pas de sens… En fait, à mesure que le temps tend vers l'infini, toutes les clés finiront par être perdues. Je soutiens fermement une politique monétaire claire, avec une limite absolue sur le nombre de Bitcoins à l'avenir. »
La citation ci‑dessus illustre la tension interne au raisonnement de Ben‑Sasson : il défend l'idée d'une politique monétaire claire, tout en proposant un modèle qui n'est pas une limite absolue au sens traditionnel. Il affirme ainsi chercher un compromis entre prévisibilité et pérennité du modèle économique du réseau.
Conséquences possibles et voies d'avenir
Pragmatiquement, un changement de ce type est peu probable à court terme. Bitcoin est gouverné par une combinaison d'acteurs distribués (développeurs, mineurs, nœuds, utilisateurs) et une modification aussi fondamentale nécessiterait une majorité politique et technique considérable, difficile à réunir. En revanche, le débat a une valeur immédiate : il pousse à explorer des solutions techniques et économiques pour financer la sécurité du réseau (frais de transaction, modèles de subvention, améliorations protocolaires) sans sacrifier ce qui fait l'attrait originel du Bitcoin.
En somme, l'intervention d'une figure comme Ben‑Sasson relance un questionnement utile pour l'écosystème : comment concilier permanence cryptographique et viabilité économique sur des siècles ? La réponse déterminera en partie la trajectoire des actifs numériques et l'acceptation institutionnelle future.