Un territoire transformé pour protéger une ressource
Autour de la source d'Evian (Haute-Savoie), les pratiques agricoles ont profondément changé au cours des trente dernières années. Pour des exploitants comme Julien Curdy, cela a signifié l'abandon des engrais de synthèse, une diminution des traitements phytosanitaires et une protection renforcée des prairies proches de la source. Ces transformations n'ont pas été spontanées : elles résultent d'une combinaison d'exigences posées par les entreprises embouteilleuses et d'un soutien financier apporté aux agriculteurs.
Un modèle partenarial face à des risques identifiés
Les minéraliers considèrent la préservation des nappes et des gisements d'eau minérale comme cruciale, car ces eaux, par définition, ne peuvent pas être traitées comme l'eau du robinet. Le risque lié aux polluants d'origine agricole — pesticides, nitrates, mais aussi PFAS et métaux lourds — avait été repéré dès le début des années 1970 et confirmé par des expertises ultérieures. Faute d'une réglementation spécifique adaptée à l'eau minérale naturelle, les acteurs privés et locaux ont développé des réponses opérationnelles.
"Danone a choisi le modèle de partenariat avec le monde agricole et les collectivités"
Selon la direction des sources du groupe, l'entreprise a favorisé une progression par étapes, privilégiant l'accord avec les agriculteurs plutôt qu'une approche conflictuelle. Concrètement, ces stratégies ont pris plusieurs formes :
- achats de terres sur l'aire d'alimentation (l'impluvium) ;
- partenariats contractuels avec des exploitants locaux ;
- mécanismes collectifs réunissant entreprises, collectivités et agriculteurs pour cofinancer des changements de pratiques.
Le cas d'Evian : Apieme et des chiffres parlants
À Evian, la création en 1992 de l'association Apieme a structuré cette coopération : l'association rassemble acteurs économiques, élus, ONG et des dizaines d'agriculteurs qui exploitent une large part de l'impluvium, avec un engagement visible sur les pratiques agricoles.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Surface de l'impluvium | 35 km² |
| Part exploité par les agriculteurs membres | 60% |
Ces chiffres illustrent l'échelle du défi : protéger la qualité de l'eau implique d'agir sur des centaines d'hectares et de coordonner des intérêts économiques divers.
Tensions et transformations du modèle agricole
Les évolutions structurelles du monde agricole ont compliqué la donne. L'histoire locale montre qu'après la mise en place des quotas laitiers dans les années 1980, plusieurs exploitants ont accru leur cheptel, entraînant une hausse des effluents d'élevage et des pratiques d'épandage plus intensives. Dans ce contexte, la nécessité de réduire les pressions sur la ressource a parfois généré des conflits entre agriculteurs et autorités publiques, tensions qui se sont traduites au niveau national, notamment dans le cadre des débats sur la loi d'urgence agricole.
Enjeux nationaux et enseignements
Le modèle observé autour d'Evian met en lumière deux enseignements pour la protection des captages en général : l'importance d'un accompagnement financier pour permettre la transition des pratiques, et l'efficacité possible d'une gouvernance locale intégrée réunissant acteurs publics, privés et exploitants. Si ce modèle évite l'affrontement, il pose aussi la question de sa reproductibilité et de son coût pour les finances publiques et privées.
À l'heure où la qualité des ressources en eau est au cœur des préoccupations sanitaires et environnementales, l'expérience d'Evian illustre que la préservation d'une eau « naturellement protégée » passe par des décisions agricoles et des compromis économiques, au-delà des seules mesures réglementaires.