Une prédiction dramatique qui n'a pas eu lieu
Dans les années 1990, l'essayiste Jeremy Rifkin annonçait un avenir où l'automatisation rendrait une grande partie de la population inactive : «
D’ici 30 ans, le marché mondial n’aura besoin que de 20 % de la population active.» Cette prophétie, relayée par son livre The End of Work, a nourri des décennies de débats sur la disparition annoncée des emplois. Trois décennies plus tard, les données observables montrent une réalité différente : ni effondrement massif des postes, ni substitution totale des travailleurs par des machines.
Pour comprendre ce décalage entre prévision et réalité, il faut distinguer deux phénomènes souvent confondus : la destruction d'emplois par la technologie et la capacité des économies à créer de nouvelles catégories d'emplois. Historiquement, les vagues de mécanisation ont déplacé des travailleurs (par exemple des champs vers les usines), mais d'autres secteurs se sont développés pour absorber ces actifs disponibles. Le même mécanisme a joué lors des récentes révolutions numériques.
Des taux de chômage qui n'ont pas explosé
Sur la période 1995‑2025, les grandes économies occidentales n'ont pas connu une hausse continue et incontrôlée du chômage. Les chiffres montrent plutôt une tendance à la stabilité, voire à la baisse dans certains contextes. Plusieurs facteurs démographiques et sociaux expliquent ce mouvement, et ils nuancent l'idée d'une crise d'emploi purement technologique.
| Zone | Taux de chômage ~1995 | Taux de chômage ~2025 |
|---|---|---|
| États-Unis | ~6 % | ~4 % |
| Canada | ~9 % | ~7 % |
Le rôle du vieillissement et des trajectoires individuelles
L'interprétation de ces chiffres réclame prudence. Des économistes pointent le rôle du vieillissement démographique : une population active plus âgée tend à afficher un taux de chômage plus faible que les cohortes jeunes, qui changent plus souvent d'emploi. À cela s'ajoutent d'autres facteurs structurels : l'allongement des études et une évolution des modalités d'activité (temps partiel, travail indépendant, emplois atypiques) qui modifient la manière dont se lit le marché du travail.
Des emplois transformés plutôt que supprimés
Plutôt que d'entraîner une disparition nette des postes, la technologie a souvent redéfini les tâches et les compétences attendues. Certaines activités routinières ont effectivement reculé, tandis que des fonctions exigeant créativité, gestion, relations interpersonnelles ou maîtrise d'outils numériques ont progressé. Pour les salariés, cela signifie que la formation continue et l'adaptabilité sont devenues des leviers essentiels pour maintenir l'employabilité.
- Salariés : nécessité d'actualiser ses compétences et d'anticiper les changements de tâches.
- Demandeurs d'emploi : attention aux filières porteuses et aux compétences transversales (numérique, communication, gestion).
- Employeurs : investir dans la formation interne pour combler les écarts de compétences plutôt que délocaliser ou automatiser massivement.
Conséquences pour les politiques publiques
Si la disparition totale du travail n'a pas eu lieu, les défis restent concrets : redistribution des gains de productivité, sécurisation des parcours professionnels, et adaptation des systèmes de formation. Les décideurs publics doivent conjuguer soutien à l'innovation et protection des trajectoires professionnelles. Les réponses ne sont pas uniquement macroéconomiques : elles passent par des dispositifs concrets de reconversion, d'orientation et d'appui à la montée en compétences.
En conclusion
La prophétie d'une société où 80 % de la population serait superflue n'est pas devenue réalité. Mais l'impact des technologies sur l'emploi se lit aujourd'hui en termes de transformation plutôt que d'annihilation. Pour les acteurs du monde du travail — salariés, chercheurs d'emploi et dirigeants — la question n'est plus tant de savoir si les machines vont remplacer les humains, mais comment organiser la complémentarité entre compétences humaines et capacités techniques afin de préserver l'emploi et la cohésion sociale.