Une baisse inédite de l'intensité du travail, mais des inégalités persistantes
La Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) publie un constat rare : l'intensité du travail a diminué sur la période récente, une première depuis les années 1980. L'analyse porte sur les réponses de 25 000 actifs recueillies en 2024 et 2025 dans le cadre de l'enquête Conditions de travail et Risques psychosociaux.
Concrètement, deux indicateurs permettent de mesurer cette évolution. Le premier concerne l'exposition aux contraintes de rythme (cadences liées à l'automatisation, dépendance immédiate vis-à-vis d'un collègue, systèmes de contrôle automatisés). Le second porte sur la pression temporelle (interruptions fréquentes, charges excessives, travail sous forte contrainte de délai).
| Indicateur | 2016 | 2024 |
|---|---|---|
| Part des salariés exposés à ≥3 contraintes de rythme | 43 % | 38 % |
| Salariés déclarant travailler sous pression | — | 28 % (baisse de 3 points sur huit ans) |
Ces variations, même si elles restent modestes numériquement, marquent un tournant statistique pour la France. Elles ne se répartissent cependant pas uniformément. Certaines catégories professionnelles ont vu l'amélioration se renforcer, d'autres non.
Télétravail, cadres et différences selon les professions
Un élément clef de l'explication avancée par la Dares tient à la diffusion très inégale du télétravail. Si la majorité des salariés n'y recourt jamais, le recours est massif chez les cadres : environ les deux tiers des cadres pratiquent le télétravail, contre 75 % des salariés qui déclarent ne jamais en bénéficier.
« on observe une baisse de l’intensité du travail, là où le télétravail s’est développé »
Cette observation est attribuée à Fabien Guggemos, de la sous-direction Salaires, travail et relations professionnelles de la Dares. L'étude montre que les cadres ayant une pratique soutenue du travail à distance voient une diminution plus marquée de leur exposition aux risques psychosociaux que leurs homologues moins éloignés du bureau.
Ce qui évolue — et ce qui reste stable
- Améliorations : baisse de l'exposition aux contraintes de rythme et diminution de la pression temporelle pour une part des salariés.
- Stabilité : les contraintes physiques (manutention, postures pénibles) n'ont quasiment pas bougé depuis 2016.
- Disparités : les gains sont concentrés là où le télétravail et certaines formes d'organisation ont progressé ; les femmes continuent d'être plus exposées à certains risques psychosociaux.
Pour les salariés, la baisse de l'intensité du travail peut signifier moins d'interruptions, moins de charge temporelle mal maîtrisée et, potentiellement, une meilleure qualité de vie au travail. Pour les employeurs, ces évolutions imposent une réflexion sur l'organisation du travail : la généralisation d'aménagements favorisant l'autonomie et le télétravail peut réduire certains risques, mais ne résout pas toutes les problématiques — en particulier les risques physiques et les inégalités d'accès aux formes de travail plus souples.
Sur le plan des politiques publiques et des partenaires sociaux, les résultats invitent à une double approche : soutenir les transformations d'organisation qui réduisent les risques psychosociaux, tout en ciblant spécifiquement les métiers et les catégories les moins bien lotis. Le rapport de la Dares fournit des repères chiffrés utiles pour prioriser interventions et dispositifs d'accompagnement.
En somme, la tendance est positive mais inégale : derrière la première baisse enregistrée depuis plusieurs décennies se dessine surtout une carte des gagnants et des laissés-pour-compte. L'enjeu pour les mois et années à venir sera de transformer cette bascule statistique en gains tangibles et partagés pour l'ensemble des actifs.