Vers la fin d'une ère de prévisions contraignantes
Lors du forum organisé par la Banque centrale européenne à Sintra du 29 juin au 1er juillet, plusieurs responsables de banques centrales majeures ont affiché un consensus important : il est désormais temps de réduire, voire d'abandonner, les indications prospectives (forward guidance) qui liaient trop fortement leurs décisions futures aux marchés.
Parmi les signaux forts, figurent les positions exprimées par le président de la Réserve fédérale américaine, Kevin Warsh, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, le gouverneur de la Banque d'Angleterre, Andrew Bailey, et le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem. Tous ont jugé qu'une promesse explicite sur la trajectoire des taux devient rapidement contraignante lorsque les conditions économiques évoluent.
Les raisons avancées
- Rigidité : s'engager publiquement sur une voie de politique monétaire peut être source de difficulté si les données bassent la trajectoire attendue.
- Crainte de perte de crédibilité : annuler ou modifier des engagements pris antérieurement est politiquement et techniquement délicat.
- Préférence pour la transparence sur les données : plutôt que promettre une trajectoire, les banques centrales veulent expliquer comment elles interprètent les indicateurs économiques.
Christine Lagarde a notamment dit se sentir, par le passé, « liée et contrainte » par ces indications.
« les indications prospectives posent problème avec le temps »,a renchéri Andrew Bailey, résumant l'ambivalence de la pratique. Ces formules montrent une volonté de conserver une communication robuste tout en se gardant d'engagements fermes.
Conséquences pour les marchés et les emprunteurs
Ce revirement de doctrine modifie le cadre d'interaction entre banques centrales et marchés :
- les prix des actifs pourraient devenir plus sensibles aux annonces économiques immédiates ;
- les courbes de taux pourraient afficher une volatilité accrue si les investisseurs ne peuvent plus s'appuyer sur des « phares » prospectifs ;
- pour les entreprises et les ménages, l'impact passera par l'évolution des taux longs et des conditions de crédit, potentiellement plus erratiques.
Un changement concerté mais nuancé
Malgré le consensus, Christine Lagarde a précisé que ce n'était pas l'abandon total de toute forme d'orientation. La BCE entend fournir davantage de transparence sur la manière dont elle interprète les données économiques, en privilégiant des « indications-cadres » moins contraignantes. Il s'agit donc d'un réajustement de style communicationnel plutôt que d'une rupture doctrinale radicale.
Tableau : positions exprimées à Sintra
| Banque centrale | Responsable | Position rapportée |
|---|---|---|
| Réserve fédérale (Fed) | Kevin Warsh | Éviter les indications contraignantes |
| BCE | Christine Lagarde | Réduire les engagements, privilégier la transparence |
| Banque d'Angleterre (BoE) | Andrew Bailey | Les indications posent problème avec le temps |
| Banque du Canada (BoC) | Tiff Macklem | Plus viable de ne pas fournir d'indications contraignantes |
Ce changement de cap interroge le rôle de la communication monétaire : jusqu'à présent, la forward guidance contribuait à stabiliser les anticipations. Son recul laisse place à une lecture plus data-dépendante, au prix d'une incertitude potentiellement accrue pour les acteurs économiques.
Pour la France, où les entreprises et les ménages suivent de près l'évolution des coûts du crédit, l'enjeu sera d'anticiper une phase où les variables macroéconomiques immédiates auront un impact plus marqué sur les taux longs et sur la volatilité des marchés financiers.