Une définition qui change l'angle d'attaque
La Banque des règlements internationaux (BRI) publie une étude signée Iñaki Aldasoro visant à repenser la nature de la monnaie : plutôt qu'une marchandise ou une simple technologie, la monnaie y est décrite comme un réseau de promesses reposant sur une confiance institutionnelle. Cette approche s'enracine dans la tradition dite de la monnaie-crédit, qui voit la monnaie avant tout comme l'expression de relations de dette et de crédit.
Élasticité du crédit et rôle des banques centrales
L'auteur met en avant l'importance de l'élasticité du crédit — la capacité des banques et des banques centrales à adapter l'offre de monnaie et de crédit pour absorber des chocs — et présente cette fonction comme indispensable à la stabilité des règlements. En clair, la possibilité pour une banque centrale d'agir en dernier ressort est selon la BRI un garde-fou qui permet d'éviter des ruptures majeures dans le système de paiements.
Actifs « dissidents » : or et Bitcoin
Dans ce cadre, Aldasoro classe l'or et le Bitcoin parmi les actifs qui rejettent le pacte social sous-jacent au système fiduciaire. L'or est qualifié de « protestation monétaire » dans le texte.
« protestation monétaire »
Ce que l'analyse minimise — et ce qu'elle reconnaît
Le document souligne que le régime fiduciaire pur est relativement récent (depuis la fin de la convertibilité du dollar en 1971) et rappelle que, sous l'étalon-or, l'unité de compte était liée à un métal qui limitait l'émission monétaire. Toutefois, l'accent mis sur l'élasticité du crédit peut être lu comme une justification de la création monétaire flexible pour éviter des faillites et stabiliser le système — un choix qui, selon certains commentateurs, dilue les signaux du marché et accroît l'aléa moral.
Conséquences pratiques et questions ouvertes
Plusieurs conséquences méritent d'être soulignées :
- Sur le plan réglementaire, une vision institutionnelle de la monnaie renforce l'importance des politiques macroprudentielles et des instruments de la banque centrale.
- Pour les partisans des crypto-actifs, classer Bitcoin parmi les actifs réfractaires au pacte monétaire souligne la difficulté d'intégration des crypto-monnaies dans un système centré sur des garanties institutionnelles.
- Le débat sur la discipline du marché versus la gestion contracyclique par les autorités reste entier : éviter des faillites peut préserver la stabilité, mais retarder des ajustements peut aussi prolonger des allocations de capital inefficaces.
Tableau synthétique : trois régimes comparés
| Régime | Unité de compte | Contrôle de l'émission | Caractéristique |
|---|---|---|---|
| Étalon-or | Or (métal) | Contraint par la réserve | Limite l'émission monétaire |
| Régime fiduciaire | Unités fiat | Contrôlé par banques centrales | Élasticité du crédit, intervention possible |
| Actifs dissidents (ex. Bitcoin) | Protocole/algorithme | Fixé par règles cryptographiques | Indépendant des autorités, refuse le pacte social |
Lecture critique et enjeux pour la crypto
Le propos de la BRI replace la question des crypto-actifs dans un cadre institutionnel : Bitcoin n'est pas seulement une technologie monétaire, il est aussi une revendication politique et économique — une alternative qui refuse le rôle stabilisateur des institutions centrales. Ce constat explique en partie la méfiance des régulateurs et des banques centrales envers certains usages des crypto-monnaies, mais n'efface pas les arguments en faveur d'innovations qui améliorent l'efficience des paiements.
Au final, l'étude pose une question que je reformule ainsi : veut-on un système qui accepte des actifs hors du pacte institutionnel au prix d'une potentielle instabilité, ou un système centralisé capable d'intervenir mais susceptible d'encourager l'aléa moral ? La BRI privilégie la seconde lecture en valorisant l'élasticité du crédit — une réponse pragmatique, mais qui laisse intact le débat normatif sur la discipline monétaire et le rôle des crypto-actifs dans l'économie.