Des pertes persistantes, un diagnostic politique
Plusieurs entreprises publiques africaines enchaînent les bilans déficitaires malgré des apports massifs d'argent public. Pour le politologue Paul Stéphane Menounga, interrogé à propos des travaux récents portant sur les entreprises publiques camerounaises, le problème n'est pas d'abord financier mais institutionnel : ce sont les règles de gouvernance — ou leur absence — qui expliquent l'incapacité de ces structures à créer de la valeur durablement.
La critique porte sur des mécanismes de nomination, d'évaluation et de reddition des comptes insuffisants. Lorsque les directions sont choisies pour des raisons autres que la compétence et que l'exigence de résultats est faible, les entreprises publiques cessent d'être des instruments de politique économique pour devenir des centres de coûts et de clientélisme.
« En science politique, une entreprise publique est bien plus qu’une simple société commerciale. Elle est un instrument de souveraineté économique. Lorsqu’elle est performante, elle crée de la richesse, des emplois et renforce l’État. Lorsqu’elle devient déficitaire, c’est toute la puissance publique qui s’affaiblit. »
Ce que cela signifie pour les économies africaines
- Impact budgétaire : la persistance des pertes transfère un fardeau financier vers l'État, limitant les marges de manœuvre pour d'autres priorités publiques.
- Risque de dépendance : des entreprises publiques faibles peuvent justifier des renflouements successifs et accroître la vulnérabilité aux chocs externes.
- Effet sur l'emploi et l'investissement : des structures mal gérées découragent l'investissement privé et compromettent la création d'emplois durables.
Le diagnostic auquel se rallie Paul Stéphane Menounga rejoint des approches académiques antérieures. Il cite notamment le travail du politologue Jean-François Médard pour souligner que les logiques de clientèle, quand elles l'emportent sur la performance, rendent le développement difficile.
Réformes : changer les règles, pas seulement les visages
Pour sortir de l'impasse, l'enjeu est double : nommer des dirigeants compétents et instaurer des dispositifs de contrôle et d'évaluation stricts. Selon l'argument développé dans l'analyse, la vraie transformation passe par une modification des règles et de la culture de gouvernance plutôt que par des rotations de personnes.
Concrètement, cela peut impliquer :
- des procédures transparentes de recrutement et d'évaluation des dirigeants ;
- la mise en place d'objectifs de performance mesurables assortis de sanctions ;
- un renforcement de la reddition des comptes vis-à-vis des parlements et des citoyens.
Conséquences pour les partenaires internationaux
Pour les partenaires internationaux — investisseurs, bailleurs et entreprises étrangères —, la question de la gouvernance des entreprises publiques est capitale. Une gouvernance défaillante accroît le risque pays, complique les partenariats public-privé et peut conduire à des requêtes de soutien financier plus fréquentes de la part des États.
Le débat soulevé par ces analyses invite donc à repenser non seulement l'aide ou le financement, mais aussi l'accompagnement institutionnel : la création de cadres juridiques robustes, l'appui à la professionnalisation des conseils d'administration et la promotion de cultures de responsabilité sont autant de leviers qui peuvent restaurer la performance des entreprises publiques et, par ricochet, la souveraineté économique des États.